(english version underneath)

 

  Du fragment à l'objet : les ex-vitae d'Emma Godebska

 

Sur la photographie qui ouvre aujourd'hui le site d'Emma Godebska, on voit au premier plan une jeune femme de dos. Son corps est centré sur l'image, le buste légèrement incliné vers la gauche, dans un mouvement souple que l'on devine lent, face à un accrochage particulier, qui pourrait être celui d'un cabinet de curiosités ou encore celui d'un musée au XIXème  siècle.

L'installation n'est pas figée. Ses éléments, œuvres diversement encadrées, entretiennent des liens, construisent une histoire, tissent des rapports entre eux.

Chaque œuvre présente le plus souvent un fragment d'objet, parfois un objet identifiable, plus rarement plusieurs, maintenu à plat à l'intérieur d'un cadre sans fond par un lacis de fils de fer.

Remontons dans le temps du faire, de l'assemblage, des assemblages successifs de l’œuvre, des œuvres.

Emma Godebska a une affection toute personnelle pour les objets délaissés, devenus inutilisables parce que brisés, abîmés, trop usés.

Dans un premier temps, elle les récolte puis les regroupe par affinités de matière, de forme ou d'usage dans des boîtes qu'elle empile sur les étagères de son atelier. Quand le moment est venu de passer à l'acte - le moment attend toujours, calé sur la vie de la collecte, elle étale les boîtes au sol pour y puiser son butin.

Emma dispose ensuite délicatement les morceaux élus sur un plan de travail, convenablement espacés pour procéder au choix des cadres. Bien sûr leur forme mais ensuite leur matière, leur couleur, leur patine, à accentuer ou à modifier.

Le geste final est celui du lacis : un réseau de fils de fer tendus d'un bord de cadre à l'autre, opposés ou non, noués par endroits, fixant le fragment dans un plan.

Ce dernier a toujours une histoire mais n'est pas toujours identifiable du fait de son état (fragmentation, corrosion, altération...). En revanche, donner un titre à l’œuvre va être le geste ultime qui va nommer, donner un sens, conférer un statut au fragment enchâssé.

Chaque fragment ainsi objectivé rejoint la cohorte de ce que l'on peut nommer les « ex- vitae » d'Emma Godebska.

Sur le modèle des ex-voto, ces objets témoignent d'une mémoire, d'un fait, d'une histoire : ils suivent une vie, la leur, celle de leur usager puis celles de l'artiste, du spectateur.

Une vie vient après l'autre mais elles se juxtaposent dans les récits, brouillant les codes spatio-temporels. Il s'agit non pas de réactiver ce fragment délaissé mais de témoigner de la vie qu'il y a eu en en fabriquant d'autres lors de la récolte, de la fabrication, de la juxtaposition, de l'assemblage, de la ligature.

Les liens métalliques fixent le fragment non seulement dans le plan du cadre mais encore dans un ensemble concertant qui pourrait être celui d'un recueil de planches anatomiques, sorte de recueil d'exploration surréaliste.

Pour regarder autrement l’œuvre d'Emma Godebska, l'on peut bien sûr se pencher sur les accumulations d'objets dévalués et morcelés d'Annette Messager, ou bien encore retenir la notion d'inventaire, d'archives qui organise le corpus archéologique affectif de Christian Boltanski, deux artistes ayant un lien très fort à l'objet marqueur de mémoire.

Chez Emma Godebska, l'objet, ou plutôt son fragment, n'est pas détourné, ni dénoncé, ni mis en scène. Elle ne considère pas non plus le fragment rejeté comme un rebut ou un déchet.

Nous nous trouvons ici dans une approche sensible de l’œuvre. L'artiste porte son choix sur un matériau particulier qu'elle perçoit comme faisant écho à sa mythologie personnelle. C'est le matériau qui est désigné comme œuvre par l'artiste, serti dans le recueil de sa nostalgie. Il devient l'objet désignant le spectateur comme ultime usager.

 

Marielle Barascud

 

 

 

    From fragment to object: Emma Godebska’s ex-vitae

 

On The front page of Emma Godebska’s website there is a Young woman back to us.

Her body is at the centre of the image, slightly tilted to the left, with a soft movement that seems slow, facing a particular hanging that could be the one of a curiosity cabinet, or one coming straight from a 19th century museum.

The set up is not rigid. Its elements of diversely framed pieces are connected, creating stories and relationships between them.

Each piece usually presents part of an object, sometimes one identifiable, more rarely several ones, held in place within a backless frame with a wire maze.

Let’s go back to the beginning, the time of the making.

Emma Godebska has a very particular fondness for disregarded objects, useless because damaged, broken or too old.

Firstly, she gathers them and sort s them out by material, look or utility into boxes that she piles on her workshop’ shelves.

When the right time has come to use them, -the moment always waits, set upon the time of the collect-, she spreads the boxes on the floor to select her treasures.

Emma then delicately sets the fragments on her working table, conveniently spaced so she can choose the right frames for them: their shapes of course, but also their materials, their colours, and their patinas to alter.

The final gesture is the weaving, an iron wire web spreading from edge to edge of the frame that sets the fragment in place.

The latter always bears a story but is not always recognizable because of its state (fragmentation, corrosion, deterioration...) however, giving a title to the result will be the ultimate gesture that will name, give a direction, a status to the set fragment.

Each then objectified fragment rejoins the cohort of what can be called the « ex-vitae » of Emma Godebska.

On the model of Ex-voto, those objects are the witnesses of Memories, facts, or stories: they live their life, the one of their users, then the one of the artist and the spectator’s.

A life comes after another, but they end up juxtaposed in the tales, scrambling spatial and temporal codes.

The goal is not to reactivate the disregarded fragment, but use it as a witness of prior lives by creating new ones through the process of collecting, assembling, weaving, and juxtaposing.

The metallic ties fix the fragment not only in the frame plane but also in a group that could be one of an anatomical plates collection, a sort of surrealistic exploration gathering.

To take a different look at Emma Godebska’s artwork, we can of course focus on the accumulations of devaluated and broken up objects of Annette Messager, or even remember the notion of inventory and emotional archives of Christian Boltanski, two artists with a strong link to the Memory object.

In Emma Godebska’s work, the object, or rather its fragment, is not misappropriated, nor staged. Nor does she consider the fragment as rubbish or waste.

We are facing here a sensitive approach. The artist chooses a particular material that she perceives as echoing her personal mythology.

It is the material that is selected as art by the artist, set in a frame of nostalgia.

It becomes the object that designates the viewer as ultimate user.

 

 

Marielle Barascud